Je suis mauvais perdant

Voici un article très intéressant paru dans les DNA du 06 avril 2017

Je suis mauvais perdant
Ils jouent pour gagner et vivent très mal la défaite. Souvent incomprise, leur souffrance est pourtant bien réelle. D’où vient-elle ? Et comment la dépasser pour retrouver l’insouciance du jeu ?


Dessin Phil Umbdenstock

Un visage se ferme, le plateau de jeu vole, la porte claque… La partie a tourné court. « Certains vivent la défaite comme une profonde blessure d’amour-propre, explique la psychanalyste Annie Anzieu : c’est très douloureux parce qu’ils se sentent tout à coup complètement dévalorisés. »
Quand la plupart rient de leur maladresse, les mauvais perdants la vivent comme un échec personnel. Chaque point donné à l’adversaire est l’occasion de se dire qu’ils sont nuls. « Certains vont chercher dans le jeu une reconnaissance qu’ils ne trouvent pas ailleurs, souligne le psychiatre Marc Valleur. Ils ont besoin de vérifier constamment qu’ils sont bien les meilleurs. » Pour eux, la vie est une compétition permanente. Le jeu n’y échappe pas, au contraire.



Une question de vie ou de mort
Ce n’est qu’un jeu ? Non, répondent les psys, unanimes. Pour le mauvais perdant, c’est bien plus que cela. « Le jeu n’est pas le contraire du sérieux, affirme Marc Valleur. C’est l’inverse de la réalité, un espace où l’on réinvente sa vie. C’est un laboratoire révélateur de la personnalité de chacun. » Dès l’enfance, jouer tient une place prépondérante dans la construction de son identité. On fait semblant, « on dirait que… », on joue aux grands, on se projette.
Plus on grandit, plus on prend pied dans le réel. « La vie entière est un jeu, souligne Annie Anzieu. Un long pari, un grand défi : vivre, c’est chercher la victoire, ne serait-ce que contre la mort. Dans l’histoire de l’homme, seuls les plus forts ont eu des chances de survivre. Certains trouvent donc dans le jeu une façon de tester leurs capacités de résistance. » Un peu comme s’il s’agissait de la vie en minuscule : c’est le « je » sur la sellette. La logique est imparable : « Je joue ma vie, si je perds, je meurs », résume Marc Valleur.



Un désir de toute-puissance
Certains attendent de cette aventure ce que la vie ne leur offre pas : la possibilité de gagner. Mais lorsque l’on mise gros, on perd beaucoup. Le mauvais perdant est celui qui surinvestit le jeu. « Quand on est particulièrement angoissé face aux incertitudes de la vie, le jeu rassure, explique Marc Valleur. Là, il y a des règles. Là, le résultat est proportionnel à l’effort. En ce sens, cette représentation est plus juste que la vie. Au cours d’une partie, ils vont chercher à se mettre du côté des gagnants, ce qu’ils n’arrivent pas à faire dans la réalité. »
Enfant, on se rêve champion toutes catégories. « Pour certains adultes, conclut Annie Anzieu, le jeu est une représentation de ce désir infantile de toute-puissance, sur les autres et sur la situation. » Entre le « j’ai perdu » et le « je suis perdu », il n’y a pas grande différence… Devenir adulte, ce serait donc apprendre à le supporter. Le temps d’une partie de dés, pour commencer.



Que faire ?

- Retrouvez le plaisir
Essayez de « différencier » les jeux. Sélectionnez ceux qui vous tiennent à cœur et soyez indulgent avec vous-même, laissez-vous aller à être un joueur « sérieux ». Parallèlement, choisissez-en d’autres dans lesquels vous vous impliquez moins : jouez avec des enfants, à leurs jeux, par exemple… Le plaisir ressenti peut vous conduire à le rechercher également dans tous les autres divertissements.

- Tentez de grandir
Au fur et à mesure que nous grandissons, nous nous sentons acteur de notre vie et nous y puisons une grande source de satisfaction. Chez la personne devenue adulte, le jeu retrouve ainsi sa fonction primaire : amuser, détendre… Si vous ne réussissez pas à accepter vos défaites et à ne plus en souffrir, cela cache un rapport conflictuel à la vie. Vous auriez alors intérêt à entamer une psychothérapie car la souffrance n’est pas un jeu.



Conseils à l’entourage
Avec le mauvais perdant, faites le tri : pour certains jeux, vous jouerez en vous défoulant. Pour d’autres, vous vous adapterez à sa façon de faire. Evitez surtout de vous moquer de lui : ce serait aussi cruel que d’agiter une araignée sous le nez d’un arachnophobe. Mais faites attention, compréhension oui, complaisance non… Notamment pour les parents : ne laissez surtout pas un enfant gagner parce qu’il ne supporte pas de perdre, vous entretiendriez ainsi l’illusion que la vie se pliera à ses désirs. Prenez plutôt le temps de lui expliquer que perdre, ça n’est pas si grave.



Témoignage
Marc, 28 ans, traducteur :
« Je ne joue que si je suis sûr de pouvoir gagner. Comme pour prouver ce que je vaux. Dans la vie, je redoute l’échec, je suis un peu frileux. Dans le jeu, au moins, je peux essayer. Quand j’étais petit, mes parents me laissaient toujours gagner. Avec mes copains, la donne a changé. Et je me suis aperçu que j’étais mauvais perdant ! Je devenais irascible, j’envoyais tout balader.
J’en ai honte, quand j’y pense. Ce qui me mettait en rogne, c’était d’avoir fait le maximum pour gagner et de constater que ça ne marchait pas. Je ressentais un sentiment d’injustice. Je ruminais, je voulais une revanche. Aujourd’hui, même si je n’arrive toujours pas à en rire, j’ai pris plus de distance. J’ai davantage confiance en moi, moins besoin de reconnaissance. Surtout dans les jeux où l’on fait du mime, des dessins… On joue en équipe, donc si je perds, ce n’est pas totalement de ma faute. Et comme je rigole beaucoup, j’en oublie presque mon envie de gagner. Mais mes copains m’ont collé l’étiquette de “mauvais perdant”. Du coup, c’est plus difficile d’en sortir. »

Giulia Foïs
le 06/04/2017